La dépression fait partie du vieillissement, mais on peut la traiter

Published on November 19, 2025

La dépression chez les personnes âgées est un phénomène méconnu à prendre au sérieux au regard de l’augmentation du taux de suicide des plus de 85 ans jugée « importante » par l'Observatoire national du suicide (ONS). Trop souvent confondue avec les signes du vieillissement, la dépression n’est ni anormale ni fatale comme l’explique Mickaël Benyamin, psychanalyste et auteur de La dépression. Pour lui « tout est une question de degré et d’intensité ». Il souligne également l’importance de l’entourage pour déceler les signes du mal-être de nos proches âgés.

 
 

16% des plus de 70 ans souffrent de troubles dépressifs

en France, ce qui représente l'undes taux les plus élevés d'Europe occidentale

Source : DREES - Études et Résultats n°1324, janvier 2025

 

35 pour 100 000

Ce sont les personnes de plus de 85 ans qui se sont suicidés en 2022 en Frence alors que le taux de suicide moyen est 13,4 pour 100 000

Source : DREES - 6e rapport de l’Observatoire national du suicide, février 2025

 

 

🎙️Est-il « normal » d’être déprimé lorsque l’on vieillit ?

Mickaël Benyamin : La dépression fait partie du vieillissement, au même titre qu’il n’y a pas d’adolescence sans dépression. Comme pour l’adolescent, la personne âgée vit des pertes, symboliques et réelles : plus on avance en âge, plus on perd des proches. À cela s’ajoutent des facteurs internes, comme la dépendance ou encore la vision d’une mort plus ou moins lointaine… Avec l’âge, se développe aussi une forme de nostalgie. Tout est question d’intensité, de degré.
 

🎙️Sommes-nous tous concernés en prenant de l’âge ?

M.B. Plus la personne âgée aura une bonne constitution, moins la dépression sera importante. La notion de résilience est très importante, c’est-à-dire la manière dont la personne âgée a vécu les pertes antérieures : si le travail de deuil n’a pas été fait, chaque perte nouvelle va réactiver les précédentes. Cela peut alimenter un facteur de dépression chronique, un fond mélancolique. 
 

🎙️Quels sont les facteurs de risque ?

M.B. Si on a connu la dépression, on a plus de chances de la revivre en vieillissant. Bien que, avec le temps, l’intensité de la dépression diminue un peu. On ne retrouvera pas les signes classiques visibles à 30 ou 40 ans (impossibilité de se lever le matin, tristesse, hypersomnie), en revanche, la personne âgée sera plutôt en mode survie, c’est-à-dire qu’elle va accomplir des gestes un peu automatiques : se lever, préparer à manger, faire des courses, rentrer… Ce n’est pas systématique, mais il peut y avoir derrière cette vie un peu monotone quelque chose de plus dépressif mais qui ne va pas s’exprimer avec l’intensité du syndrome dépressif.
 

🎙️Qu’est-ce qui déclenche la dépression ?

M.B. C’est la énième perte dans la réalité qui va être déclencheur, ce moment où la personne âgée va se poser la question : est-ce que ça vaut le coup de continuer de vivre ? On a tous de près ou de loin connu ces couples où quand l’un meurt, l’autre décède six mois ou un an plus tard, même s’il/elle était en bonne santé. C’est lié à la perte du sens de la vie. Encore plus chez les personnes âgées, l’autre est un soutien narcissique fondamental.
 

🎙️Qu’est-ce qui peut alerter l’entourage ?

M.B. Pour l’entourage, il y a un avant et un après. Si le petit plaisir de notre proche est de croquer deux carrés de chocolat avec le café et qu’il ne les prend plus, s’il n’a plus de plaisir à voir ses petits-enfants, s’il se met à refuser les invitations… voilà les signes d’une démotivation qu’on appelle en psychiatrie l’anhédonie, la perte du plaisir. Chez la personne âgée, la dépression peut aussi passer par le corps, avec une forte somatisation : elle tombe beaucoup malade, mais avec des troubles bénins.
 

🎙️Comment agir alors ?

M.B. Le mieux est d’alerter le généraliste, qui reste le médecin de confiance. Il pourra prescrire des antidépresseurs à doses relativement légères. Ils vont suffire dans un premier temps pour redonner un minimum d’énergie au patient. Il existe aujourd’hui des molécules qui sont très bien tolérées par les personnes âgées et c’est un soutien à la psychothérapie. Et si le patient est réticent à voir un spécialiste – c’est fréquent à un âge avancé –, le médecin généraliste peut l’accompagner.
 

🎙️Que faire pour prévenir la dépression ?

M.B. On ne peut pas ! En revanche, lorsque l’entourage existe, il remarque les signaux. Encore une fois, si la personne âgée perd sa voisine avec qui elle allait au parc depuis vingt ans, on ne pourra éviter la tristesse, le mal-être. Cela fait partie de la réaction normale à la perte. Le problème, c’est la durée et l’intensité de la réaction. C’est sur ces points qu’il faut être attentif.
 

🎙️Que faire en cas de déni ?

M.B. Le déni est classique chez la personne déprimée, et c’est souvent difficile de le contourner. Il ne faut pas hésiter à tenir la main de son parent et à lui parler : « Je vois que ça ne va pas, tu n’as plus de plaisir, tu ne joues plus avec les enfants… Si tu es d’accord, je t’accompagne chez le médecin et après on en parle ensemble. » Agir ainsi, c’est montrer qu’on a vu et qu’on est là.
 

🎙️Comment conserver une bonne santé mentale en prenant de l’âge ?

M.B. Les personnes âgées savent souvent d’elles-mêmes quoi faire pour aller bien. Je conseillerais, une fois à la retraite, de ne pas arrêter de travailler du jour au lendemain, en s’engageant dans des associations, en se rendant utile. Voir des gens, être investi et se faire du bien, cela participe à l’équilibre psychique. Donner du sens à sa vie est certes un objectif à tout âge, mais c’est plus compliqué à 70 ou 80 ans d’avoir cette énergie, quand les gens commencent à disparaître autour de soi. Il faut malgré tout essayer, car ceux qui sont le plus entourés seront moins sujets à la dépression.
 

📚Ressource 

La dépression – Du mal-être à la vie. Éd. In Press, 2023. 208 p.
 
Dans cet ouvrage paru en 2023, Mickaël Benyamin développe la thèse selon laquelle la psychanalyse aborde la dépression également comme un facteur de créativité. « C’est ce qu’on appelle la dépressivité, soit la capacité que nous avons tous de déprimer sans nous effondrer. Face à un événement de vie douloureux, chacun a la capacité de le travailler psychiquement pour évoluer positivement », explique l’auteur. Les personnes qui n’y parviennent pas ont alors plus de chances de faire une vraie dépression. « La dépressivité est source de changement, elle permet d’avancer », conclut M. Benyamin.
 
 
 

 

Une écoute spécifique pour les plus de 50 ans

Perte d’un être cher, isolement, problèmes de santé… Parce qu’ils connaissent bien les questions de vieillissement, les Petits Frères des Pauvres ont mis en place Solitud’écoute, une ligne téléphonique destinée à soutenir les personnes isolées de plus de 50 ans. Les bénévoles sont à l’écoute et échangent avec les appelants, sans jugement. Ce lien vers l’extérieur apporte soutien et attention à celles et ceux qui ne peuvent plus se déplacer ou qui n’ont personne à qui parler. Cette écoute est totalement anonyme et assurée par des bénévoles tous les après-midis, 7 jours sur 7.

☎️ 0 800 47 47 88 (appel gratuit depuis un poste fixe)