
🎙️ « Ce sont les conditions de travail qui rendent les gens malades. »
Published on November 19, 2025
Vivre un « jour sans » au travail, ça arrive. Mais quand cela devient trop répétitif et conduit à des situations d’anxiété chronique, la santé peut en être durablement affectée. Cette situation n’est pas rare puisque, selon l’Institut de veille sanitaire, 480 000 personnes sont en détresse psychologique au travail. Explications avec Florence Bénichoux, médecin spécialisée en prévention en entreprise et en management de la santé au travail depuis 25 ans.
âžś +25 % c'est la hausse des maladies psychiques reconnues d'origine professionnelle en 2023
➜ 12 000 accidents du travail étaient liés à ces risques
🎙️On parle beaucoup de mal-être au travail, est-ce un problème nouveau ?
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Florence Bénichoux : Il y a vingt-cinq ans, quand on parlait du mal-être des salariés aux dirigeants, ils pensaient ne pas être concernés. Aujourd’hui, tout le monde comprend que le mal-être au travail existe et que la santé mentale est impactée. Sous le terme de « risques psychosociaux » on range le stress chronique, lié aux conditions de travail, à l’organisation du travail et à la qualité du management quand il faut faire toujours plus, dans un temps plus court, plus vite, dans l’hyper-performance. Et les violences au travail, qu’elles soient internes (manque de respect, harcèlement moral, violences verbales…) ou externes (violences physiques chez ceux qui reçoivent du public). La prise de conscience s’est accélérée parce que le problème est très présent. 30 % des actifs en France ont déjà été en burn-out modéré ou sévère au moins une fois au cours de leur carrière. |
🎙️ Y’a-t-il des secteurs plus touchés que d’autres ?
F.B. Le stress chronique se retrouve dans tous les secteurs de l’économie. Les plus exposés sont tous ceux qui accueillent ou gèrent du public : personnel hospitalier, caissier, employé de banque, enseignant… Ils font face à une explosion des violences externes, face à des gens qui ne supportent plus rien et qui les agressent.
🎙️ Certaines tranches d’âges sont-elles plus sujettes à ce mal-être en entreprise ?
F.B. Les deux « extrêmes » sont concernés. Une personne jeune qui démarre un nouveau job va être très stressée car elle n’a pas d’expérience. De plus, les jeunes générations lancées sur le marché du travail durant les années Covid ont été laissées très seules. Ce non-accompagnement a généré des états d’anxiété très importants vis-à -vis du travail. Et les générations les plus âgées, à qui l’on impose des rythmes intenses parfois sur des outils nouveaux, font également face à un réel mal-être qui, s’il est trop fort, peut conduire au burn-out.
🎙️ Un salarié qui ne va pas bien, comment cela se traduit-il ?
F.B. Il y a des signes d’alerte que l’entourage professionnel peut facilement déceler : l’instabilité émotionnelle, c’est-à -dire les sautes d’humeur, l’irritabilité. Mais aussi l’isolement, ne plus avoir le temps de prendre un café, d’aller déjeuner avec ses collègues, de s’octroyer un break. Ensuite, il y a des aspects plus discrets comme la fatigue, les troubles de la mémoire ou de la concentration qui peuvent déboucher sur des erreurs. Cela peut aussi alerter les collègues.
🎙️ Comment les collègues peuvent-ils aider ?
F.B. L’attention des uns envers les autres est primordiale. Il ne faut pas être accusateur ou moralisateur mais montrer qu’on est à l’écoute. On peut aussi inciter son collègue à aller voir les RH, le médecin du travail ou les syndicats afin de ne pas rester seul.
🎙️ Et l’entreprise, comment peut-elle accompagner le salarié ?
F.B. Si elle veut s’emparer réellement du problème, alors l’entreprise doit agir en trois étapes. D’abord, une prise de conscience au niveau collectif, du problème qui existe bel et bien. Ensuite, il faut dialoguer : écouter les salariés, voir où sont les risques. Enfin, il faut agir : mettre en œuvre des plans de prévention, des actions adaptées à chaque situation.
🎙️ Et le manager, quel rôle a-t-il à jouer pour aider le salarié qui ne va pas bien ?
F.B. Le manager ne peut pas devenir psychologue du travail. En revanche, il peut agir sur plusieurs choses : travailler sur les conditions de travail, en donnant le meilleur cadre possible aux gens (flexibilité, droit à la déconnexion) et en réfléchissant à l’organisation adéquate : comment je répartis le travail sur une équipe ? Comment je répartis mieux le temps alloué ?
🎙️ Il y a donc un effort à faire sur le côté managérial…
F.B. Dans un rapport paru en février 2025, l’Inspection générale des affaires sociales a comparé le management français avec 4 autres pays européens. Ce que ça révèle ? On commande, on donne des ordres, on est très descendant, vertical, autoritaire. Les Français ont deux fois moins confiance en la qualité du management qu’en Irlande par exemple. Ce n’est pas la faute des managers, souvent abandonnés et pas formés. Ainsi, en Allemagne, l’INQA (Initiative pour une nouvelle qualité du travail) accompagne les entreprises dans les questions de management. En France, il y a une vraie révolution managériale à mener.
🎙️ Cette révolution managériale peut-elle améliorer le bien-être au travail ?
F.B. Bien sûr ! Aujourd’hui, il faut être capable de manager par la confiance, travailler en équipe, se servir de l’intelligence collective pour pouvoir résoudre des problèmes complexes, avancer. Mieux manager, c’est aussi faire preuve de reconnaissance, remercier les équipes. Il faut manager avec la tête mais aussi avec le cœur, donner du sens, développer l’esprit d’équipe, la solidarité entre collègues, la considération.
📖 À LIRE
Et si on travaillait autrement ? La Méthode haute qualité humaine en pratique, Eyrolles, 2014
Dans cet ouvrage, Florence Bénichoux donne des pistes pour parvenir à développer conjointement performances individuelle, collective et innovation dans les entreprises. Avec sa démarche HQE (Haute Qualité Environnementale), elle met en avant cinq piliers pour réussir : sécurité, santé, simplicité, sérénité et sens.
📝 À FAIRE
Des lignes à votre écoute
Le site Psycom recense des lignes d’écoutes, à contacter selon son métier : agriculteur, marin, ou encore élu, mais aussi soignant, policier et enseignant, de nombreuses professions sont disponibles. Le soutien psychologique est également proposé par moment de vie (étudiant, grand-parent…) et pathologie (cancer, surdité, hépatites…) Derrière chaque numéro, des professionnels qualifiés à votre écoute pour vous accompagner.
📚 Ressources• Baromètre d’Empreinte Humaine et Opinion Way, publié en septembre 2024
• Rapport d’information n°4487 de l’Assemblée Nationale en conclusion des travaux de la mission d’information relative au syndrome d’épuisement professionnel (ou burn out)
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