La prise de conscience progresse et on s’amuse de moins en moins des excès du « vieil oncle qui boit trop ». Pourtant, le déni de l’addiction persiste et il s’accompagne d’un certain fatalisme. À tort, tant les progrès sont réels. « Les personnes qui acceptent de s'inscrire dans un parcours de soin s'en sortent souvent très bien, notamment grâce à la combinaison de suivi médical et d'accompagnement social », affirme Michel Lejoyeux, professeur de psychiatrie et d’addictologie, qui revient aussi sur l’importance d’un entourage bienveillant.
➜ 33 % de la population française affirme souffrir d’au moins une addiction, le tabac en tête (16 %), suivi par l’alcool (8 %), les écrans (8 %) et les médicaments (4 %).
🎙️Quelle est la définition actuelle de l'addiction ?
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Michel Lejoyeux : La notion d'addiction est relativement récente. On parlait autrefois de « consommation à problèmes » ou « à risques », maintenant on parle de « trouble de l'usage ». Au fond, la question la plus simple à se poser est : est-ce qu'avec tel produit, vous avez ou non des difficultés dans votre santé, vos relations ou votre vie quotidienne ? |
🎙️L'addiction est-elle une question de personne ou de produit ?
M.L. C'est la rencontre entre un individu et un produit. Beaucoup de mes patients ont décrit leur premier contact avec l'alcool comme un coup de foudre. Marguerite Duras disait : « Je n'ai jamais bu pour le plaisir, j'ai toujours bu pour m'enivrer. » Pour certains, il s'agit d'une relation presque passionnelle, parfois thérapeutique.
🎙️Notre société favorise-t-elle certaines addictions ?
M.L. Oui et non. Les données épidémiologiques ne montrent pas d'explosion des cas. Toutes les addictions doivent être envisagées sous trois aspects : biologique, psychologique et social. Les déterminants sociétaux jouent certes un rôle, mais de façon plus complexe qu'il n'y paraît. Selon qu'on soit riche ou pauvre, on n'achète pas les mêmes produits, mais la tendance à l'addiction n'est pas le reflet direct d'une précarité économique ou sociale.
🎙️Il y a pourtant des populations plus vulnérables ?
M.L. Oui, deux groupes restent méconnus : les femmes et les personnes âgées. Les femmes fument et consomment de plus en plus d'alcool, ce qui s'explique en partie par une vie sociale parfois plus exigeante que celle des hommes et par la pression du monde professionnel. L'afterwork et la pause clope sont des moments valorisés, où se jouent des choses importantes. La consommation de cocaïne, de tabac et d'alcool augmente significativement chez les femmes, alors qu'elle reste plutôt stable chez les hommes. Et chez les personnes âgées, les conduites addictives peuvent persister et s'aggraver avec le temps.
🎙️Que penser des nouvelles addictions, notamment celles aux écrans ?
M.L. Les addictions comportementales, comme l'usage excessif des écrans, commencent à être reconnues. Chez les jeunes, on observe des consommations associées : cannabis, sédentarité, obésité… Mais ne culpabilisons pas chaque adolescent qui passe plus d'une heure sur son smartphone.
🎙️ Comment peut-on détecter une addiction ?
M.L. Trois critères doivent interpeller : la perte de contrôle (impossibilité de s'arrêter après un verre, besoin d'enchaîner), l'obligation de consommer (on ne boit plus seulement en société, mais parce qu'on en ressent le besoin), et les dommages constatés (sur votre santé, votre vie amoureuse, professionnelle ou sociale).
🎙️ Que devraient faire les proches ?
M.L. Surtout, adopter une attitude de bienveillance. On devrait se comporter pour l'addiction avec la même neutralité que s’il s’agissait d’une insuffisance cardiaque. C’est-à -dire éviter la culpabilisation, le jugement moral, et surtout ne pas jouer à l'addictologue amateur et inciter à consulter un professionnel.
🎙️ Peut-on réellement s'en sortir ? Les traitements sont-ils efficaces ?
M.L. Oui ! On entend parfois qu'en sortant d'une addiction, on tombe forcément dans une autre, ce qui est faux. Les groupes de parole tels que les Alcooliques Anonymes ou les patients experts qui partagent leur expérience, sont précieux pour surmonter durablement l’addiction. Les nouveaux médicaments, notamment les bloqueurs des récepteurs opioïdes, qui agissent sur la perte de contrôle et l'envie, ont de bons résultats. Concernant le tabac, les substituts nicotiniques et la cigarette électronique (injustement décriée alors qu’elle présente peu de danger) fonctionnent bien.
🎙️ Quelles évolutions majeures avez-vous enregistrées au fil de votre carrière ?
M.L. J’observe un peu moins de déni et des progrès dans la prévention, particulièrement en entreprise où se préoccuper d’addiction fait désormais partie des responsabilités sociales. A contrario, la crise du Covid a banalisé certaines consommations (avec les fameux apéros Zoom) et a provoqué une explosion de certains comportements addictifs.
🎙️Un dernier message de prévention ?
M.L. Ne pas sous-estimer le rôle de l'alcool dans les violences sexuelles. Il n'y a pas toujours besoin de substances « exotiques ». Lors d’une fête, l'alcool peut être un réel vecteur de danger pour celles et ceux qui en consomment.
A lire đź“–
L’aventure de la bonne humeur, Éd. Robert Laffont, 2024.
Le Pr Michel Lejoyeux dirige le service de psychiatrie et d’addictologie de l’hôpital Bichat Claude-Bernard à Paris. Son dernier livre, publié en 2024, est résolument tourné vers la prévention en santé mentale. Le lecteur suit une jeune pianiste qui découvre ce qui l’accable et comment s’en libérer. Un récit où se mêlent la biologie du cerveau, la philosophie, la pleine conscience, et qui propose un programme pratique de conseils, de tests et d’exercices pour aider chacun à mieux comprendre ses émotions et retrouver sa bonne humeur.
À faire 📝
N’attendez pas pour en avoir le cœur net. L’association Addictions France propose des outils d’auto-évaluation (réalisés en ligne en 2-3 minutes) qui peuvent détecter une consommation néfaste pour votre santé. Vous pouvez tester, par exemple, votre consommation d’alcool, de tabac, de cannabis, votre cyberdépendance ou votre degré de dépendance aux jeux d’argent. Et si votre consommation est problématique, parlez-en à un professionnel de santé !
OĂą en suis-je de ma consommation ? Association Addictions France
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